Catherine Menoury par Benoit Dusart


Le travail de Catherine Menoury peut s'aborder de bien des manières. Il est d'abord question de temps, ou plutôt d'une expérience du temps. Une durée qui petit à petit prend valeur métaphorique. Apparemment fixes, les images défilent. Il suffit de détourner le regard quelques minutes pour s'en rendre compte. Le modèle a bougé. Insensiblement, malgré toute l'attention qu'on lui porte. Ce que dit l'oeuvre ne se perçoit que lorsque le regard l'abandonne, dans cet intervalle de temps où elle semble vivre sa vie sans nous. Une vie rien de moins, car ces images meurent aussi. D'une mort programmée et inéluctable : ce qui est vu aujourd'hui aura disparu demain, à jamais. Ni pause, ni retour en arrière possible. L'image est l'eau entre nos doigts. Que peuvent-ils d'ailleurs retenir ?

Les films de Catherine Menoury entretiennent en quelque sorte cette filiation avec l'art sacré, l'apprentissage d'un renoncement à l'absolu qu'ils mettent en scène - ici ce sacrifice: jamais nous ne serons le spectateur démiurge de notre propre vie. Et c'est un peu comme si ces vidéos étaient les miroirs de cette absence, impossible à combler et par là même source d'un incessant désir. L'installation produite pour Incise métaphorise ce principe en le parant des atours rutilants du pouvoir. Les gardes protocolaires incarnent sa permanence et l'obstination, tragique et dérisoire, d'un contrôle de soi et des autres souverain et absolu. Cette fiction discrétionnaire flirterait avec la tyrannie si ses acteurs, bien réels, ne semblaient pas en porter le poids. Leur souffrance, de plus en plus visible au fil du temps, exprime moins un renoncement qu'une délivrance : l'impossibilité de modeler son être à la fiction qui l'institue. Là s'ébranlent nos empires, en un glissement imperceptible et muet, ingénument libérateur.

Benoit Dusart